Il y a trois semaines, nous fêtions les trois Rois-Mages venus d’Orient. Ils sont repartis par un autre chemin. Ce matin, nous célébrons trois autres personnages qui ont marqué l’histoire. Non pas l’Histoire Sainte comme les Mages, mais en tout cas l’Histoire de l’Ordre Cistercien dans toutes ses ramures.
Si les Mages sont venus d’Orient, nos trois Fondateurs, eux, sont venus des quatre coins du monde civilisé de l’époque. Robert était natif de Troyes en Champagne, Albéric venait de Bourgogne, tandis qu’Étienne était originaire du Dorset en Angleterre.
Les Mages vinrent présenter à l’Enfant Jésus leurs richesses : de l’or, de l’encens et de la myrrhe. L’or pour signifier la royauté de l’Enfant, l’encens pour proclamer sa divinité, la myrrhe soit pour sa divinité, soit pour annoncer sa passion et sa mort.
Nos trois Fondateurs, eux, n’avaient pas de cadeaux somptueux à offrir, mais seulement leur vie même, et leur projet de vie, que nous perpétuons depuis le XIIème siècle.
Comme Saint Benoît, Saint Robert cherchait à vivre une vraie ascèse monastique, et comme Benoît il quitta la communauté de Moutier puis de Molesmes à la recherche d’une vie plus authentique. Il fut à l’initiative de la fondation de Cîteaux, mais le Pape lui intima l’ordre de retourner à Molesmes. Les moines de Molesmes adoptèrent le mode de vie que leur abbé souhaitait, et il eut encore la consolation de voir que l’arbre de Cîteaux prenait racine. Robert présenta à l’Enfant de la Crèche la myrrhe, lui qui n’eut pas le bonheur de persévérer dans la vie qu’il avait toujours recherchée.
Albéric succéda à Robert et eut à cœur de consolider le jeune plant. Il demanda pour cela la protection papale au Pape Pascal II avec la reconnaissance de l’interprétation cistercienne de la Règle de Saint Benoît. Il fit tout son possible pour que la liturgie soit célébrée de la manière la plus digne, en chargeant le scriptorium de Cîteaux de recopier les antiphonaires dont les moines avaient besoin, tant sur place que dans les fondations qui allaient se faire très rapidement. C’est l’encens qu’Albéric présenta à l’Enfant Jésus, l’encens de la prière qui monte, jour et nuit, depuis nos monastères, vers le Très-Haut. Albéric mourut vers 1109, soit à peine 20 ans après la fondation de Cîteaux.
Étienne, anglais de naissance, fut élu pour succéder à Albéric. Il mit tout en œuvre pour que l’Ordre naissant trouve un équilibre de vie, en rédigeant la Charte de Charité qui, elle aussi, anime encore nos communautés du XXIème siècle. C’est grâce au sens pratique et à la rédaction par Étienne Harding d’un code juridique, que les Cisterciens ont survécu toutes les crises, les guerres et les révolutions. Beaucoup d’autres Ordres et Congrégations se sont depuis inspirées de la Charte de Charité pour la définir les relations entre communautés et le soutien des supérieurs. On peut dire qu’Étienne apportait dans sa besace, lorsqu’il traversa la Manche pour se faire moine, l’or qui permit de protéger et de sauver la vie monastique cistercienne.
Les Evangiles, la Charte de Charité sont toujours à la base des Constitutions qui règlent la vie de nos communautés cisterciennes, plus d’un millénaire après nos Fondateurs. C’est l’or.
Nous continuons également à louer Dieu de jour comme de nuit, à présenter nos intercessions et notre louange au Créateur du ciel et de la terre. C’est l’encens.
Et, pour reprendre l’image chère à Saint Benoît dans le Prologue de sa Règle :
Si la raison et l’équité conseillent de proposer quelque légère contrainte, pour corriger les vices et préserver la charité, ne va pas, troublé de frayeur, abandonner sur le champ le chemin du salut dont les débuts sont forcément malaisés.
C’est la myrrhe…
À nous maintenant d’honorer nos Saints Fondateurs en gardant leur esprit et en vivant la vie qu’ils ont initiée. Le monde a changé en un millénaire, mais l’esprit de la vie monastique perdure. Demandons à Dieu, par l’intercession des Saints Robert, Albéric et Étienne, de rester fidèles à leurs intuitions et de témoigner par notre vie que oui, c’est Dieu qui nous appelle et c’est Dieu qui, par nous, est servi et honoré en premier dans notre vie.
Père Bernard-Marie
