Jubilé de 200 ans avec la famille bénédictine du Nord de la France et de Belgique
Homélie de Mgr Lode Van Hecke, évêque émérite de Gand, abbé émérite d'Orval
29 août 2026 – Mont-des-Cats – 200e anniversaire – Introduction
Chers frères et sœurs, c'est une grande joie de pouvoir nous réunir en cette occasion, en la fête de Béatrice de Nazareth : le deuxième centenaire de la communauté du Mont-des-Cats.
Une célébration eucharistique n’est pas un colloque historique, aussi passionnant cela puisse-t-il être. Mais mon cœur me pousse à évoquer un instant le nom du village où nous nous trouvons. Il faut être néerlandophone – et plus encore flamand – pour savourer la beauté du mot : Godewaersvelde. C’est que nous sommes dans la Flandre française et que l’histoire n’a pas effacé le nom original.
C’est peut-être la légende plus que l’histoire qui me me rêver. Si « velde » veut dire champ ou domaine, Godewaers (ou Godewaerts) peut, en moyen-néerlandais, signifier « orienté vers Dieu ». C’est de toute façon ainsi que les gens l’ont compris, ce qui a amené le flamand dialectal à souvent raccourcir le nom en Godsvelde : le champ de Dieu. Cette interprétation populaire ne témoigne-t-elle pas d’une intuition profonde ? La venue des moines ne pouvait qu’en être la confirmation.
À quelques jours de la journée mondiale de prière pour la sauvegarde de la création, le
septembre, nous devrions prier pour que toute la planète soit un Godewaersvelde : un monde tourné vers Dieu, un monde qui mène vers Dieu. En tant que moines trappistes, avec notre sensibilité séculaire pour la création, nous avons notre rôle à jouer dans cette prise de conscience. Nous le faisons déjà par notre simple présence et notre façon de vivre.
Aujourd’hui, du haut du Mont, nous levons nos mains en signe de louange et de gratitude pour ce que plusieurs générations de frères ont vécu et continuent de vivre, nous confiant à Dieu et à Marie pour que ce lieu soit, aujourd'hui comme demain, une bénédiction pour l’Église et toute la région.
Préparons-nous à bien vivre cette célébration d’action de grâce.
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Homélie
1Co 3,9…17 – Ps 45 – Jn 2,13-22
Chers frères de la communauté du Mont-des-Cats,
Et vous tous, frères et sœurs des diverses communautés monastiques qui vous êtes joints à cette fête,
Il y a deux cents ans, des hommes se sont rassemblés sur cette colline, à Godewaersvelde. Le regard orienté vers Dieu, ils ont construit un monastère, un espace pour que résonne, nuit et jour, la louange. Deux cents ans ! À l'échelle de l'histoire de Cîteaux, ce n'est pas énorme. À l'échelle d'une vie d'homme, c'est beaucoup. C'est quatre fois un jubilé monastique de 50 ans. C'est donc surtout la preuve d'une fidélité : la fidélité de Dieu qui habite ce lieu, et la fidélité de générations de moines qui ont fait de cette église le cœur battant de leur existence.
Mais au fond, en ce jour anniversaire, que célébrons-nous ?
Dans l'Évangile, nous voyons Jésus accomplir un geste prophétique et déroutant. Il entre dans le Temple de Jérusalem et chasse les vendeurs. Ce n'est pas un simple coup de colère disciplinaire ; c'est un acte à la signification spirituelle profonde. Jésus refuse que la maison de son Père soit réduite à un lieu de trafic — ce qui menace peut-être moins nos églises monastiques — ou à un lieu d'habitudes pas toujours essentielles (ce qui est pour nous un plus grand danger).
Alors, lorsqu'on lui demande un signe pour justifier son autorité, Jésus répond par cette phrase mystérieuse : « Détruisez ce sanctuaire, et en trois jours je le relèverai. » Saint Jean nous donne la clé d'interprétation en disant que le sanctuaire dont il parlait, c'était son propre corps. Voilà le basculement fondamental de notre foi. Le lieu de la rencontre ultime entre Dieu et l'humanité n'est plus une construction de main d'homme. Le seul, le vrai Temple, c'est Jésus. Le Christ, crucifié et ressuscité.
Chers frères et sœurs, notre monastère — et même l’église de notre monastère — n'a de sens que parce qu'il abrite la présence de ce Corps. Le Corps du Christ : le Christ lui-même et nous qui sommes son corps. Nos églises sont le cadre où, jour après jour, dans l'Eucharistie, nous recevons ce Corps ressuscité pour devenir ce que nous recevons.
Saint Paul le développe dans sa première lettre aux Corinthiens : « Ne savez-vous pas que vous êtes le temple de Dieu, et que l'Esprit de Dieu habite en vous ? » Paul s'adresse à une communauté. Et aujourd'hui, cette parole s'adresse à nous, qui vivons en communauté comme frères et sœurs. Le temple de Dieu, c'est nous. Et le Christ est notre unique fondement.
Aujourd’hui, nous célébrons surtout la communauté qui habite ici. Sur ce fondement qu’est le Christ, depuis deux siècles, des hommes ont construit un corps plus qu’un bâtiment : leur communauté. Certains ont apporté pour ainsi dire de l'or ou des pierres précieuses — par leurs élans de sainteté, par leur intelligence ou leur sens artistique. Tous sans exception ont apporté leurs fragilités, leurs pauvretés, leurs luttes silencieuses dans le secret de la cellule ou visibles pour tous dans la vie fraternelle. Et – comme dans chacune de nos communautés – l'histoire n'a pas manqué d'épreuves ni de feux purificateurs pour la communauté dans son ensemble. Autant de brèches qui pouvaient ouvrir vers la conversion et être des passages vers Dieu… Godewaerts.
Mais ce qui demeure, c'est l'Amour. Ce qui fait la beauté de ce lieu, ce sont les personnes et tout ce qu’elles ont vécu : l’attirance de la première découverte, les larmes de repentir versées dans le secret, la joie des professions monastiques, le silence très doux (ou peut-être lourd) des vigiles nocturnes, et — je ne veux pas l’oublier ! — la souffrance pour des frères qui partaient sans l’intention de revenir.
Chaque moine qui a vécu ici, chaque religieux et religieuse dans la vie monastique, est une pierre vivante du Temple spirituel qu’est sa communauté. Un monastère est un chantier permanent où le ciseau de l'Esprit Saint taille nos rugosités pour que nous nous ajustions les uns aux autres dans la charité.
Le Psaume 45 vient de nous donner cette image magnifique : « Le fleuve, ses bras réjouissent la cité de Dieu, la plus sainte des demeures du Très-Haut. Dieu est au milieu d'elle : elle est inébranlable. » Je sais bien qu’un fleuve ne coule pas au-dessus d’un mont. Mais une source peut y sourdre. Sur le Mont-des-Cats, la vie monastique est comme une source cachée. Le monde extérieur s'agite, court, s'inquiète, s'épuise parfois dans le bruit. Tandis qu’ici, depuis 200 ans, la stabilité de la prière offre au monde un recours, un refuge.
Quelle joie de voir aujourd'hui des représentants de nos communautés monastiques, bénédictines, cisterciennes et bernardines ! Notre présence montre que ce fleuve (ou plutôt alors la source) ne coule pas que sur le Mont-des-Cats. Ce qui coule irrigue toute l'Église. Nos monastères sont autant de bras d’un même fleuve de grâce. La communion fraternelle à l’intérieur de nos communautés et entre nos communautés est aujourd'hui le signe visible que nous appartenons tous à la même Cité, bâtie sur le roc de l'Évangile. Nous sommes tous ensemble le Corps du Christ.
Chers frères et sœurs, en faisant mémoire de ces deux cents ans de la dédicace, nous ne regardons pas en arrière avec nostalgie. Certes, nous rendons grâce pour les anciens qui nous ont devancés, mais nous regardons aussi devant.
Que cette église – et donc cette communauté – reste ce qu'elle a toujours été :
· Un foyer de charité, où les pierres vivantes s'aiment et se soutiennent ;
· Un lieu de purification, où l'on revient sans cesse à l'essentiel ;
· Une oasis de paix, où tout hôte de passage, tout chercheur de Dieu, peut pressentir la douceur de la présence divine.
Que la Vierge Marie, Notre-Dame du Mont-des-Cats, qui a su faire de son propre cœur le plus pur temple de la Parole, veille sur cette communauté et sur chacun de nos monastères.
Et que le Seigneur achève en chaque frère ce qu'il a si heureusement commencé il y a deux siècles.

















